Medard Barth der Rebbau des Elsass – Tricheries sur la qualité du vin

Cette série de billets est issue de l’ouvrage encyclopédique « der Rebbau des Elsass » ou « Le vignoble d’Alsace » du chanoine Médard Barth .

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Toujours dans le chapitre dédié au commerce du vin et à son prestige, Médard Barth s’intéresse aux fraudes à propos de la qualité du vin, thème croustillant !

le diable incite à verser de l’eau dans le vin, sculpture  à l’Abbaye d’Andlau

En préambule, on rappelle que les enjeux économiques étaient considérables pour le vin d’Alsace à la fin d Moyen-Âge et à la Renaissance. Les différences de prix entre les vins des villages réputés et les autres étaient immenses. Pour donner un ordre d’idée, les vins « avec renommée » étaient à l’équivalent des Grands Crus de Bourgogne ou des grands châteaux du Bordelais aujourd’hui, soit des différences de prix X10 à X100, nous l’avons vu récemment dans un autre article. Donc, les tentations de triche étaient fortes, et les moyens d’y arriver variés et parfois même mortels. D’un autre côté, cet enjeu ayant un impact direct sur la réputation, la législation était quant à elle également sévère …

Page 319 et suivantes

Mgr Barth rappelle que les fraudes ont toujours existé depuis que les Grecs ont élaboré les premiers commerces de vin, et qu’il serait bien étonnant que l’Alsace n’ait pas elle aussi son lot de fraudeurs. Ca commence bien …

On peut en observer une illustration dans les sculptures de l’église d’Andlau, qui datent du 12ème siècle, où l’on voit le diable encourager un vigneron de mélanger de l’eau au vin.

Lorsqu’une fraude était avérée, et que son réseau était démantelé, les coupables étaient punis d’amende (d’où l’expression « mis à l’amende ») et on n’hésitait pas à porter l’affaire sur la place publique (d’où l’expression « mis à l’index »).

Ainsi, les archives de Strasbourg en l’an 1353 nous rapportent que le dénommé Eberlin Snider, du quartier de St Pierre le Vieux, était expulsé de la ville avec menace d’être noyé si l’on y voyait à nouveau, pour avoir mélangé du vin mauvais à du vin de qualité.

Les punitions étaient proportionnelles, donc moins sévères lorsque les fraudes l’étaient moins, comme par exemple lorsqu’un vin était adouci ou renforcé (pratiques couramment admises de nos jours). Dans ce cas, le coupable était mené au pont des supplices, aujourd’hui le pont du corbeau, puis attaché à une planche et plongé à plusieurs reprises dans l’Ill. Il faut savoir que se déversaient là les eaux les plus sales de la ville, notamment celles de l’abattoir (aujourd’hui musée archéologique, retapé et très intéressant au demeurant, avec des animations pour le rendre « vivant »).

Il était également interdit de mêler l’eau au vin de qualité, et aux aubergistes et autres négociants en vin de soufrer le vin, sous peine d’amende. Le vin n’était pas conditionné en bouteilles mais transporté dans des tonneaux, faut-il le rappeler ici.

 

Pureté des vins et « intrants » interdits

Les vins des villes renommées pour leur vin ne pouvaient donc être modifiés d’aucune manière. Lorsqu’un millésime ne permettait pas de produire un raisin à la hauteur du vin renommé, et cela arrivait bien plus souvent que de nos jours, on cherchait donc à sauver les meubles, car « déclasser » le vin avait des conséquences très sévères.

On comprend donc que les fraudes étaient plus fréquentes là où le vin était plus réputé, l’Alsace tirait du vin des revenus et des taxes très, très importantes. Rien n’a changé, ce sont toujours les produits à plus forte valeur ajoutée (les plus chers) qui font l’objet des plus grandes fraudes, c’est la logique de la nature humaine.

La ville de Strasbourg, grande place commerciale de vin, se devait de préserver sa réputation car le commerce du vin lui rapportait (vraiment) énormément. Elle était donc particulièrement sévère à cet égard. Une archive de 1311 par exemple nous apprend aussi qu’est frappé d’une amende de 4 livres et d’expulsion de la ville pour une durée de 4 semaines celui qui aura manipulé le vin avec des « intrants » comme le blanc d’oeuf (utilisé pour clarifier et assouplir le vin) ou le carbonate de calcium (utilisé pour diminuer l’acidité) tout comme le sel, la sauge, le salpêtre le soufre etc… Nous noterons que certains de ces produits interdits sont aujourd’hui portés aux nues par les vignerons, notamment les vignerons  » bio  » …

Les exemples de mise à l’amende concernent souvent les ajouts d’eau, la dilution du vin, donc. Mais d’autres cas sont relatés dans les archives. Ainsi, en 1407 à Strasbourg, un négociant du nom de Wasselnheim (ça ne s’invente pas…) était puni d’amende car il avait envoyé vers le marché de Cologne du vin dans lequel il a ajouté de la moutarde (pour empêcher la fermentation, on déduit donc que ce vin n’était pas « fini »).

Les fraudes étaient telles que des conventions étaient signées entre les grandes places de commerce et les administrateurs des villages dont venaient les vins, lesquels s’engageaient à réguler les fraudes au niveau local.

On trouve ainsi des ordonnances locales, comme à Obernai 1380, ou bien à Riquewihr en 1500, qui stipulent que le vin doit rester non manipulé  » unverfälscht « .

On le rappelle, ces règlements concernaient les vins de réputation, soit une part minime de la production.

 

Des fraudes innombrables

En page 321, Médard Barth remarque avec malice que traiter de la fraude (dans son bouquin), telle qu’elle était pratiquée dans le vignoble et telle qu’elle l’est encore de façon exhaustive conduirait à déborder (il emploie même le verbe  sprengen = exploser) du cadre de cet ouvrage. Son ouvrage est pourtant exhaustif, il fait déjà 734 pages …

On ressent de la malice et une certaine colère teintée de tristesse dans ces propos. Le chanoine Barth ne se laisse quasiment jamais aller à des considérations  personnelles, mais Médard Barth aimait vraiment le vin d’Alsace, et l’Alsace, il est donc compréhensible et normal qu’il en veuille aux tricheurs.

Le frelateur et assassin du Rouge de Rodern

La coloration du vin rouge faisait partie des tricheries courantes, comme le relatent nombre d’archives qui condamnent l’usage de baies de fruits pour colorer le vin comme à Sélestat en 1521, ou à Rouffach en 1560. Le fait qu’Obernai édictait une même interdiction la même année indique que les villes alsaciennes menaient dans ces années-là une lutte contre ce genre de tricherie à cette époque. On cite encore Kaysersberg en 1659-1669, Westhoffen en 1683, les mentions de ces règlements renvoient au fait que ces villages produisaient par conséquent du vin à forte valeur ajoutée.

Médard Barth ajoute que la teinte du vin par l’usage d’un cépage à jus rouge (teinturier) n’est souvent pas précisé dans les encépagements respectifs.

 

Mais le chanoine de Boersch ajoute quand même cette archive du  » Conseil  Souverain d’Alsace ‘ de 1718. Elle relate qu’un certain Andreas Lippeser de Rodern avait été convoqué ce 2 Septembre pour avoir mis de la morelle noire dans le vin rouge (le fameux rouge de Rodern), de façon à la colorer. Cette plante étant toxique, il avait empoisonné les consommateurs du dit vin, les rendant malades, et l’un d’entre eux en est même décédé, M Martin Edel de Rodern. La femme du coupable, Madame Anna Schmidin, fut reconnue complice. Lippeser fut condamné à un mois de prison, et solidairement à son épouse à 150 livres d’amende ainsi qu’aux frais du procès. De plus, ils furent conduits par deux policiers à travers Bergheim un jour de marché, portant devant comme dans le dos une pancarte en allemand comme en Français sur laquelle on pouvait lire  » Frelateurs de vin « . Enfin, ils furent condamnés à régler à l’Eglise la note des prières à l’intention du défunt consommateur.

Le  » Conseil souverain » édictait ainsi le 2 Septembre 1718 un règlement, valable dans toute la région, qui stipulait qu’il serait puni de châtiment corporel tout ajout de céréale, baies, herbes ou autres drogues destinées à colorer ou modifier le vin. Cependant beaucoup trouvaient la peine trop légère, ce qui démontre le dégoût qu’éprouvaient les populations envers les tricheurs.

La nef des fous

Sébastien Brand écrit dans  » la nef des fous  » …

« On ressent dans cette alchimie,

Et dans cette médication du vin,

Ce qu’il y a de plus faux et pourri sur terre

Pour commencer on ne laisse pas le vin être ce qu’il est,

On perverti fortement les raisins dès le pressoir,

Salpêtre, soufre et d’Os,

qu’on pousse au fond du tonneau »

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