les pérégrinations bureaucratiques d’un négociant en vin au 15ème siècle…

Vendre du vin à Strasbourg autrefois n’était pas forcément simple en formalités. Je me risque à décrire les pérégrinations bureaucratiques d’un négociant en vin au 15ème siècle … vous verrez que ce n’était pas plus simple qu’aujourd’hui 🙂

******

En 1358 est construit le Kaufhaus, la Douane. Après l’essor de la ville comme plaque tournante du commerce au sein du saint Empire Romain germanique, le commerce de vin a prit le dessus sur les autres marchandises. Le marché du vin était complexe et les tracasseries et taxes nombreuses et variées …

*****

 

Imaginons-nous au 15ème siècle avec Joseph Brand, négociant  en vin (imaginaire) de Strasbourg, qui revient de Ribeauvillé où il a acheté un foudre (tonneau de 1,1 hL) de vin de Ribeauvillé, l’un des plus réputés en Europe, un vin presqu’exclusivement destiné à l’export.

Suivant les cours d’eau Fecht et Ill, payant droits de passage et d’embarquement et personnel, il arrive finalement à la Douane de la ville libre de Strasbourg, au Kaufhaus (la Douane) qui date de 1358, une des plus importantes places d’échange de tout l’Empire ; Il y a là deux grandes grues.

C’est là que commence un marathon pour le négociant…notre Joseph s’adresse au grutier en chef, lequel l’accompagne chez le chef de la douane. La puissante corporation des bateliers nomme les Fertiger, inspecteurs-gréeurs chargés de contrôler les marchandises entrant ou sortant. Joseph règle le droit de décharger (dont la moitié va aux grutiers et l’autre à la Ville).

De là, les deux mêmes se rendent chez le receveur, pour y payer l’Umgelt, une taxe spéciale sur le vin. Le reçu devra être soigneusement conservé pour permettre au douanier d’autoriser le déchargement des tonneaux.

Ensuite, le négociant doit s’adresser au Weinsticher ou gourmet, ou piqueur, ou goutteur, sorte de super-sommelier en chef qui est seul habilité à goûter le vin, service obligatoire qu’il faudra le payer, évidemment. Il vérifie que le vin répond à la qualité attendue de son terroir, et c’est lui qui fixe la valeur du vin du tonneau concerné, et remet à Joseph un jeton.

Le marché aux vins se tient le Vendredi à 7 heures du matin, là où ce se trouve aujourd’hui la rue du vieux marché aux vins, Ce marché était situé à l’autre bout de l’île de la cité, je me suis toujours demandé comment on acheminait les tonneaux jusqu’à ce marché. Probablement, on empruntait le canal des Tanneurs, le long de l’actuel fossé des Tanneurs, canal qui continuait ensuite vers homme de fer. Ceci dit, ça n’explique pas pourquoi ce marché était si éloigné des autres…peut-être pour s’éloigner des mauvaises odeurs qui régnaient près des autres marchés, marché aux poissons, marché aux cochons…ce qui gênait les piqueurs et aussi les acheteurs de ce produit hautement valorisé.

C’est aussi le Weinsticher, littéralement le piqueur, et son adjoint qui vont déterminer l’emplacement que devra occuper le tonneau de Joseph sur le marché, car chaque terroir avait son emplacement !

Le Vendredi venu, Joseph est prêt pour vendre son vin sur le marché, qui ouvre à 7 heures. Le gourmet sera passé la veille avec les gardes de la commission des finances de la ville pour vérifier la mise en place des foudres, et vérifier qu’aucun n’a été mis en perce, ou échangé.

Pour la vente, Joseph doit engager un vendeur à la criée, qu’il paiera évidemment mais à qui il doit aussi proposer une chaise, des fois qu’il se fatiguerai, c’est dans le règlement. Il loue donc la chaise à un marchand spécialisé pour cela.

Joseph paye le travail fourni par le gourmet auprès du collecteur (Sammler) qui passe sur les stands pendant les ventes, à qui il remet alors aussi le jeton du gourmet.

Enfin, une fois la vente effectuée, Joseph devra encore régler le Winmesser (qui mesure le vin) de l’impôt sur les quantités vendues

******

Ceux qui voyagent un peu savent à quel point tout un tas de professions gravitent autour d’une même activité, et chacun participe à la vie de toute la société. Et quand les structures prennent de l’ampleur, la bureaucratie prend le pas, et celle qui est décrite ici est digne de notre époque, avec reçus, contrôles, actes de police et impôts …

Source : Racontez-moi Strasbourg de Guy Trendel : http://boutique.nueebleue.com/epages/NueeBleue.sf/fr_FR/?ObjectPath=/Shops/NueeBleue/Products/9782716506069

Voir aussi l’excellent article consacré à la Douane :

http://www.rue89strasbourg.com/quand-lancienne-douane-etait-le-rungis-de-strasbourg-98882

Cet article, publié dans Histoire du vin, est tagué , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s