Vins de Crus : potentiels et destinées ne vont pas de pair

Récemment j’ai eu le plaisir de participer à deux dégustations de vins de cru dont les réputations ne sont pas proportionnelles à leurs potentiels, et j’ai voulu savoir pourquoi …

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D’abord, le connu et reconnu Grand Cru Schlossberg, de Kaysersberg, dégusté sur une vingtaine de vins et qui venait conforter les nombreuses dégustations de ce cru qu’on peut faire ici ou là ; Puis, quelques semaines plus tard, une trentaine de vins entre 2007 et 1972 d’un autre cru. Je ne citerai pas ce cru, le « qui » n’est pas important ici, on parle de potentiel des crus.

Le dénominateur commun aux vins de crus, Grand Cru ou Premier Cru par exemple mais plus généralement vin de lieux-dits, est une signature particulière à chacun, faite d’une puissance et d’une personnalité forte. Ce sera par exemple l’harmonie placée haut dans le palais du Schlossberg. D’autres crus auront une ampleur large et en longueur, d’autres encore seront plus en force, plus solaires, plus rectilignes, etc… ou joueront plus sur le côté charmeur, ou austère, féminin ou masculin … etc… bref, à chaque cru sa mosaïque de particularités.

Pour y parvenir, un seul moyen : le fruit mûr, et donc tout le travail en vigne en amont, très différent d’une recherche de rendement, inverse même à cela. Et puis le reste est le resepct du vin ; Ce sera une vinification qui respecte l’expression du cru, une mise en bouteille qui permet au vin de vieillir.

Pourquoi certains crus au fort potentiel ne sont pas courus par les amateurs de vin, alors que d’autres ont une grande notoriété sans posséder le même potentiel initial ? Le destin de ces deux crus cités est paradoxal, et inverse à leurs potentiels respectifs.

 

Le Schlossberg, ou une prise de bec qui débouche sur un des plus Grand Crus du vin blanc

 

On ne présente plus le Schlossberg. Il est aujourd’hui parmi les plus grands terroirs alsaciens, parmi les plus valorisés. Il n’y a même pas l’ombre d’une discussion à ce sujet.

Pourtant ce cru n’a pas pour lui une antériorité très vaste en termes historiques.

  • Les livres d’Histoire parlent certes du vin de Kaysersberg, mais il n’est pas en toute première ligne parmi les crus autrefois célèbres et servis sur les grandes tables ;
  • Dans les années 1975, lors de la « création » du Grand Cru Schlossberg, les vignerons se sont un peu bouffé le nez, quand même (ce n’est pas méchant). Le manque de cohésion n’aide pas à la définition d’une cohérence ;
  • Il s’agit d’un cru qui présente des diversités très prononcées : sa surface a mené à des différences d’altitudes, d’orientations, et même de sols assez larges, ce qui défavorise l’intégrité du goût du terroir ;
  • C’est aussi un nombre de propriétaires, qui se compte en centaines, or chacun déroule sa manière de travailler, moins pas facile d’aller dans une même direction, donc.

Tout cela ne forme pas un potentiel initial exceptionnel, en fait. Mais ce sont par la suite plusieurs vignerons qui se sont attachés à mettre en valeur le terroir, par le travail dans la vigne, dans une démarche de long terme ; Parfois, c’était en rachetant ou louant des parcelles quand ils n’étaient pas au « cœur » du terroir au début. Ceci dit, si l’un nous proposait ici un Schlossberg sec et harmonieux, et l’autre un Schlossberg bodybuildé et charnu, la réputation du cru serait impossible à bâtir et à maintenir. Oui, il faut de la cohérence, et de la cohésion autour d’un profil gustatif commun (et le marché reconnaîtra les siens). Au final, plusieurs des plus grands domaines viticoles alsaciens proposent des vins d’exception représentatifs d’une « patte » du Schlossberg.

La dégustation a clairement confirmé ce qu’on sait déjà du Schlossberg, à savoir un vin puissant sur une belle trame acide qui se déploie dans son harmonie haute dans le palais. Une évidence, une cohérence bienvenues, et beaucoup de plaisir ! Les clientèles, elles, connaissent et reconnaissent ce cru, elles se croisent pour apprécier les différentes facettes de ce qu’est un Schlossberg, organisent dégustations horizontales et verticales … et mettent le prix pour une bouteille d’un bon producteur de Schlossberg. Le Schlossberg est parmi les plus connus des Crus alsaciens. Donc, en résumé, un potentiel qui n’était pas très fort au début a pourtant abouti à l’un des plus grands vins blancs.

Un cru d’exception qui n’a pas encore retrouvé ses lettres de noblesse

Sur l’autre cru, c’est l’inverse. C’est un cru qui aujourd’hui n’est pas couru par les amateurs de grands vins d’Alsace. Souvent pas même connu, donc peu vendable, en tout cas personne ne s’y bouscule. Pourtant, le potentiel est plutôt bon très bon excellent. Voyez donc …

  • Ce cru dispose d’un passé très prestigieux, parmi les plus prestigieux d’Alsace, c’est LE seul très grand terroir au Nord de Ribeauvillé,
  • C’est le vin du tonneau le plus vieux du monde,
  • C’est aussi un vin dont la réputation a perduré jusqu’après la Révolution alors que bien des crus alsaciens avaient sombré dans la médiocrité depuis un siècle,
  • C’est une situation géographique avantageuse plus proche de Strasbourg que le cœur du vignoble ;
  • C’est un cru qui offre une cohérence dans son tracé, bien plus homogène que son homologue de Kaysersberg-Kientzheim ;
  • C’est un cru qui offre une régularité impressionnante au fil des millésimes, protégé qu’il est du stress hydrique par ses sources souterraines,
  • Ce cru offre des vins puissants et élégants, longs et charnus et épicés, en somme tout ce qu’il faut pour séduire les palais actuels et les nouvelles façons de consommer !

Pourtant, ce cru n’est pas connu. On ne voit pas de verticales ou d’horizontales s’organiser autour de ce cru mythique. Le taux de bouteilles bouchonnées et oxydées rencontrées lors de la dégustation semble dénoter le manque de foi des vignerons au moment de les mettre en bouteille; La variabilité des expressions des vins est incompréhensible vis-à-vis de l’intégrité du terroir, cela renvoie à un manque d’ambition dans la conduite de vigne ; On ajoutera que les pieds du cépage qui réussit le mieux sur ce cru ont été arrachés, mais on comprend mieux quand on sait que c’est un des cépages les moins courus par les supermarchés. Enfin, last but not least, un seul vigneron est connu dans le village parmi les amateurs de vin, il est le seul à pouvoir mettre en avant le Cru. C’est un peu dur, mais le résultat en terme de notoriété est à l’avenant.

Sur le papier, ce cru possède plus de potentiel que Schlossberg, mais n’a en 2017 pas encore fait décoller de dynamique positive de grand cru, à savoir une vision de temps long, mais aussi la volonté de sortir des poncifs du cépage et du vin léger et floral à servir frais etc… alors que les vignerons de Kientzheim-Kaysersberg instituaient une charte qualitative pour leur vin de cru en … 1927, et s’y sont tenus, malgré les mésententes, malgré une surface trop vaste pour offrir une intégrité, malgré une typicité qui n’est pas du tout à la mode !

Finalement, la réputation d’un cru ne doit rien à l’Histoire seule, ni à la chance, ni à un seul homme, ni aux journalistes. C’est le résultat d’un travail collectif de vignerons, quand plusieurs producteurs recherchent de façon régulière la maturité du raisin, en direction d’une expression gustative dont le socle est commun et stable dans le temps.

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